La mort : comment en parler avec son enfant ? Interview d’Aline Nativel Id Hammou, psychologue

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Article mis à jour le 17 juin 2020

Dans cette interview, Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne et auteure de l’ouvrage La Charge mentale des enfants (2020), donne des conseils pour aborder la question de la mort avec son enfant.

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Quels conseils donneriez-vous à un parent devant annoncer la mort d’un proche à son enfant ?

L’enfant a le droit à la vérité. C’est un être pensant, de langage, de liens et d’affectivité. Il est indispensable de communiquer avec lui sur la mort d’un proche. En effet, il s’agit d’un sujet qui touche l’essence même de l’existence et qui provoque un manque.

L’enfant va intuitivement ressentir un changement important dans son environnement proche. Il va remarquer vos attitudes face au deuil, peut-être entendre vos conversations, vous voir pleurer, vivre concrètement des changements dans son quotidien et surtout, vivre l’absence de ce proche.

C’est une mauvaise idée de penser « nous allons le protéger en ne disant rien ou presque rien ». Il a besoin de mots pour nommer le problème ressenti par les membres de sa famille. Il a besoin de structurer ce qu’il ressent car il pourrait être envahi par des émotions ambivalentes et intenses sans pouvoir faire de liens adaptés. De plus, l’enfant aura autant besoin que l’adulte d’exprimer sa douleur, sa tristesse, sa colère et d’être accompagné dans son deuil par ses adultes de références. L’adulte pourra aussi lui expliquer qu’il n’est pas responsable. Il pourra également limiter l’apparition d’un imaginaire négatif trop débordant.

Lui en parler est aussi important dans son ressenti d’appartenance à sa famille. Il a aussi besoin d’être considéré comme étant un membre de SA famille ayant perdu CE proche. Vous pouvez donc lui « parler vrai », c’est-à-dire ne pas lui mentir. Soyez authentique tout en prenant en compte ses émotions et les vôtres.

Il n’existe pas de mode d’emploi universel car chaque lien affectif est vécu différemment d’une personne à une autre. Il est indispensable d’adapter vos propos en lien avec la personnalité de l’enfant. Il faut trouver les bons mots en accord avec ce qu’il est et ce qu’il ressent pour ce proche.

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Quelques conseils pour lui annoncer

Faire des phrases courtes, affirmatives et au présent. 

Oser dire cette phrase « Il est MORT », car c’est la phrase la plus illustrative du vécu du proche décédé. Il n’y a pas de retour possible, c’est un passage définitif de la vie.

Positionnement physique à hauteur d’enfant. La position assise et en face à face étant la plus recommandée, ou bien côte à côte. 

Joindre le geste à la parole pour lui apporter du réconfort immédiat si besoin.

Mettre son discours en lien avec ses émotions d’adulte (ne pas chercher à les dissimuler). Par exemple, évitez de dire « tout va bien, je vais bien, ne t’inquiète pas » alors que vous pleurez.

Laisser une place à vos émotions d’adultes et à celle de l’enfant. Vous pouvez dire que vous êtes triste face à cette situation. L’enfant aura conscience qu’il peut s’autoriser à ressentir des émotions négatives, les exprimer. Il les comprendra alors mieux et pourra plus facilement les gérer. Il se sentira plus à l’aise pour pleurer ou exploser de colère auprès de vous.

Valider ses émotions, en disant par exemple « tu es triste ». L’aider à le formuler de la façon la plus adapté à ses ressentis.

Répondre à toutes les questions que pose l’enfant. Par exemple nommer la maladie, les parties du corps touchées, expliquer les circonstances. Ces réponses vont lui permettre de se construire des représentations sur ce qu’est la mort et sur ce que ce proche a vécu.

Utiliser des outils de communications adaptés à votre enfant en lien avec son âge et ses centres d’intérêts. Cela permettra de capter son attention et de faciliter sa compréhension de l’évènement (photos du proche, livres, dessin…).

Respecter votre rythme et le sien. Ne pas se forcer à tout dire d’un coup

Ne pas lui raconter « d’histoires » comme « il fait un long dodo, un grand voyage,…». Cela évoque en effet un retour possible, qui sera attendu par l’enfant. Il est recommandé de ne pas utiliser de métaphores pour évoquer la mort d’un proche. puisque l’enfant va prendre tout ce qui est dit comme vrai. 

Former un binôme d’adulte pour l’annonce du décès peut être adapté, notamment dans le cas où la souffrance est trop importante pour l’un des parents.

A lire aussi : Les relations parents-enfants, une influence sur le long terme

Quels facteurs prendre en compte pour adapter l’explication ?

L’âge de l’enfant

Vers 3 ans, l’enfant est dans le fameux pourquoi. Souvent, la thématique de la mort apparait. Il a un désir de connaissances et de compréhension sur l’origine de la vie mais aussi de sa fin.

Françoise Dolto disait « Nous mourrons quand nous aurons fini de vivre », avec cette idée que chacun a son histoire de vie particulière, tout comme sa propre mort. La vie et la mort font partie de la même et seule histoire des êtres vivants. La mort signifie la fin de la vie et donc sans retour possible.

Vers 2 ans, l’enfant peut comprendre et intégrer la notion de mort en associant mort et fixité. Cependant, il ne comprend pas le côté irréversible, son rapport temporel étant en cours de construction.

Entre 2 et 6 ans, l’enfant détient des savoirs non complets sur la mort car il lui manque la nature irréversible de la mort. Cela amène alors beaucoup de questionnement de sa part à ce sujet.

C’est vers 7 ans que la mort a une représentation construite et un caractère irréversible.

Ces tranches d’âge sont des indicateurs. Tout dépend de l’enfant et de ses étapes de développement, de sa personnalité, de l’aisance des adultes à parler avec lui de la mort et aussi de ses propres expériences face à ce type d’évènement.

Son expérience face à la mort

S’il a déjà connu la mort d’un animal, d’amis, de proches, ou des traumatismes comme l’exposition à un danger de mort (attentat, violences familiales, accident voiture…).

chien triste mort

La communication de son environnement sur la mort

Est-ce un sajou tabou ?

La culture, la religion

Les croyances et les rituels concernant la mort vont varier suivant la culture et la religion.

La présence d’une pathologie chronique

Lien de l’enfant avec la personne décédée

Avez-vous des conseils à donner dans le cas d’une mort soudaine ? D’une mort après une maladie (notamment dans le cadre du Covid-19) ? Dans le cadre particulier du suicide ?

Peu importe le contexte de la mort, il faut en parler et ne rien cacher à son enfant. Le plus difficile reste le contexte de suicide. Néanmoins, le résultat est le même que les autres contextes : c’est la mort du proche. Cependant, il faudra oser dire le mot suicide car l’enfant l’entendra dans la bouche des adultes de sa famille.

Il n’y a pas de recette magique ni de vrais bons moments pour évoquer le décès d’un proche. Il ne faut pas créer de non-dits ni de secrets de famille.

Que faire si l’enfant se sent coupable dans la mort de son proche ?

Il est absolument nécessaire de le rassurer en lui indiquant plusieurs fois qu’il n’est pas responsable de la mort de son proche. Peu importe le contexte de mort et surtout peu importe ses derniers comportements envers lui. Ce n’est qu’en répondant à toutes ses questions, que cette impression de responsabilité et de culpabilité pourra disparaitre.

C’est le silence des adultes face à la situation vécue et les non réponses à ses questions qui vont faire émerger cette sensation de culpabilité et de mal être. Dans sa tête il se dira « on ne veut rien me dire car c’est de ma faute ».

Y a t-il des moments plus propices à aborder le sujet ?

Cela dépendra de chaque enfant. Il est possible de l’emmener à l’extérieur pour lui annoncer, dans un endroit où aimait bien aller le proche décédé par exemple.

On peut aussi lui annoncer à la maison, qui peut apparaître comme un lieu réconfortant. Il faut le faire dans un espace collectif comme le salon et non dans sa chambre, à laquelle il risquerait d’associer cette annonce.

Pour le moment de la journée, préférez la fin de matinée ou le début d’après-midi, afin qu’il n’ait pas trop de difficultés à s’endormir le soir et qu’il ne lie pas le sommeil avec la mort.

Après lui avoir annoncé le décès, il peut être bien de faire une activité avec votre enfant comme aller manger une glace, pour lui changer les idées.

Le deuil de l’enfant a-t-il des particularités ?

Non, pas vraiment. Il est peut-être plus difficile quand c’est en lien avec ses parents. Tout comme le deuil d’un enfant pour un parent est complexe à entreprendre. Il faut être attentif à ses comportements et ses réactions sur le long terme.

L’enfant peut avoir des réactions inattendues lors de l’annonce du décès. Il peut par exemple rire, ne pas y croire, ne pas pleurer, ne pas poser de questions, dire « je m’en fiche », dire « ok, je veux regarder mon dessin animé » ou « je veux jouer ». Ne réagissez pas spontanément de façon négative face à son comportement. L’enfant a reçu l’information, il la traite à sa façon. Toutefois, reprenez avec lui sa réaction pour y mettre du sens plus tard dans la journée et sur un moment privilégié avec vous. « Tiens, tout à l’heure quand je t’ai dit que « X est mort », tu es parti jouer, j’aimerais savoir pourquoi… ».

Il sera possible aussi que l’enfant, dans ses jeux, « joue à la mort ». Ne réagissez pas négativement. Le jeu lui permet de s’exprimer, de prendre conscience de ce qu’il vit et d’intérioriser une situation vécue. Le principal à retenir, c’est que l’enfant trouve des espaces d’expression de son vécu face à cette perte affective.

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Que répondre si l’enfant demande à voir le corps ?

Simplement oui. Il faut lui expliquer clairement comment va se dérouler cette expérience (le lieu, le cercueil, la présence de fleurs, les odeurs, l’ambiance…). En somme, le préparer à voir un corps sans vie, les yeux fermés, un corps froid, maquillé, habillé, allongé mais MORT.

Vous pouvez aussi échanger avec lui pour comprendre pourquoi il souhaite voir le corps de ce proche, sans être dans la surprotection à son égard. Cela vous permettra d’identifier ses émotions et sa compréhension représentative de la mort.

De plus, vous pourrez aussi lui expliquer l’ensemble des rituels à venir comme aller au cimetière (lieu de repos des morts), achat des fleurs (hommage), enterrement, crémation…

Demander lui s’il souhaite y participer et de quelles façons il peut le faire. Il peut par exemple dire un mot pour le proche, lancer des fleurs, suivre le cercueil.

Participer à l’enterrement est aussi recommandé malgré les craintes des adultes. L’adulte a peur de ses propres émotions, que l’enfant ne se comporte pas comme il faut en période de deuil, ne veut pas expliquer l’ensemble des rituels. En réalité, l’enfant pourra encore mettre plus de sens à ce que représente la mort et participer à cet évènement de famille. Il pourra dire adieu et non au revoir, reconnaitre encore davantage le caractère irréversible et permanent de la mort, savoir ou se trouve maintenant ce proche.

Vous devez impérativement l’accompagner pour éventuellement gérer ses émotions ou répondre à ses questions. Vous pouvez proposer à l’enfant de déposer un objet, un dessin, une fleur, quelque chose qu’il veut mettre dans le cercueil pour accompagner son proche. C’est aussi souvent l’occasion de dire une dernière phrase, un dernier toucher (rappeler à l’enfant le corps froid). Pour l’enfant, c’est un moment où il voit son proche mort donc sans réaction, sans mouvement, sans respiration, sans sourire à son égard.

En tant qu’adultes, faut-il que les parents laissent exprimer leurs propres émotions ou plutôt qu’ils cachent leur tristesse à leur enfant ?

Il ne faut absolument pas cacher ses émotions en lien avec la perte d’un proche à son enfant. Ce qui peut aussi être intéressant est de faire un point avec son enfant sur ce qu’est une émotion et ce qu’est le deuil. Parler des émotions négatives ressenties, les réactions corporelles, l’ambivalence et l’intensité des émotions. Il faut lui faire comprendre que peu importe son genre, on peut pleurer et être triste lorsqu’un proche meurt.

Il faut faire attention à ne pas demander de l’aide, un soutien non approprié, à son enfant. Votre enfant ne peut pas être un aidant pour vous. Si l’enfant voit ses parents trop souvent tristes, il peut développer des troubles du comportements dans un but plus ou moins inconscient de lui redonner le sourire. Un peu comme une sorte de mission à absolument réussir. Il fera excessivement le clown ou vous demandera une grande attention. En effet, il pensera que ses câlins pourront vous réconforter ainsi que lui, car il n’aime pas vous voir trop souvent triste.

Tout est question d’équilibre dans l’expression de vos émotions et de l’expression de ceux -ci dans vos attitudes au quotidien. Ce qui ne veut pas dire que vous ne pouvez pas partager certaines émotions avec votre enfant dans l’expression d’un vécu familial. Le principal est de pouvoir « ne pas faire semblant » en limitant l’excès de démonstration.

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A quel(s) moment(s) conseillez-vous aux parents de se diriger vers un(e) psychologue ?

  • Si le parent se sent en difficulté pour laisser son enfant s’exprimer sur ses ressentis en lien avec le deuil.
  • Lorsque l’enfant développe un sentiment de culpabilité important malgré l’intervention de sa famille face au décès de son proche.
  • Si l’enfant évoque des idées noires dans des contextes inadaptés et de façon répétitive pouvant aller jusqu’à des idées suicidaires + la présence de comportements à risque comme un excès d’activités dangereuses pour sa vie.
  • Si apparition d’un trouble dépressif chez l’enfant, c’est-à-dire une attitude triste perdurant trop longtemps dans le temps avec l’ensemble des symptômes spécifiques de la dépression présents. Les symptômes récurrents sont : la fatigue, les problèmes de sommeil (dormir trop ou pas assez), la diminution ou l’augmentation de l’appétit (perte ou gain de poids), une très grande tristesse, une très importante perte d’intérêt pour ses activités, une diminution de l’estime de soi.
  • Si l’enfant développe une curiosité trop importante en menant des expériences morbides sur ses proches, des enfants de son âge et/ou sur des animaux.
  • Si l’enfant développe un trouble anxieux ou des phobies et semble avoir peur de tout par « peur de mourir ».

Que répondre aux questions de son enfant sur la mort ?

Pourquoi on meurt ?

Car c’est la fin de sa vie, il y a un début et une fin. Tout le monde vit son histoire de vie avec une fin, et cette fin est la mort. Vous pouvez associer en expliquant des termes comme : grandir, vieillir, le cycle de la vie. Les ouvrages spécialisés pour les enfants fonctionnent généralement bien. Cela peut être Au revoir Blaireau de Susan Varley ou Si on parlait de la mort de Catherine Dolto.

C’est quoi être mort ?

« Mourir, c’est quitter son corps, ne plus bouger, ne plus respirer définitivement ». Il faut souligner que c’est différent de dormir car on peut bouger et surtout se réveiller. Besoin de mettre en avant le caractère irréversible et permanent de la mort. Il faudra communiquer souvent sur ce concept avec l’enfant. Il ne va en effet pas l’intégrer immédiatement et aura des questions au fur et à mesure de son développement. Vous pouvez éventuellement évoquer un dessin animé avec un personnage mort. Ou encore ce hérisson que vous avez croisé sur la route pour aller à sa session de sport avec lui.

Est-ce qu’on sait quand on va mourir ?

Il faut répondre clairement NON. Sauf si contexte de pathologie chronique, de longue durée avec un caractère potentiellement grave et donc mortel. Si l’enfant a un proche en soins palliatifs, la réponse est oui. Il faut savoir répondre à son besoin psychique de préparation pour faire face à cet événement douloureux.

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Papa et maman aussi ils peuvent mourir ?

Oui car eux aussi ont une histoire de vie avec une fin. Néanmoins, pour rassurer l’enfant, vous pouvez dire que vous faites tout pour prendre soin de vous dans votre quotidien (suivi médical, sport, alimentation…etc). Soulignez également que vous avez cette mission importante de l’aider à grandir et d’être là pour lui le plus longtemps possible.

Vous pouvez aller plus loin en évoquant les autres membres de la famille qui éventuellement s’occuperont de lui si décès. Rappeler l’importance d’une marraine/parrain, des démarches administratives pour qu’il ne manque de rien…. C’est aussi pour cela, qu’il faut profiter ensemble de cette belle vie au maximum. Pour se créer plein de jolis souvenirs.

Mettez en avant que vous êtes bien vivant dans ce présent. Dire à un enfant que les souvenirs permettent de mieux vivre un décès est essentiel. Finalement, le proche quitte le monde des vivants mais pas celui des souvenirs.

Vous pouvez éventuellement faire avec votre enfant un arbre généalogique. Cela vous permettra de lui expliquer la notion de génération et de descendance.

Où est-ce qu’on va quand on meurt ?

Tout dépend des croyances de la famille. Néanmoins, il est recommandé d’évoquer le lieu de « repos du défunt » comme le cimetière ou une urne. Il est aussi possible de répondre « que personne ne sait vraiment ce qui se passe après la mort ». Toutefois, vous pouvez émettre votre avis d’adulte et demander celui de votre enfant.

Pour plus de renseignements ou si vous avez besoin d’aide sur le sujet, n’hésitez pas à consulter la page d’Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne et membre du réseau certifié Kidd’izy.

Jennifer Muller Ostéopathe

A. Nativel Id Hammou

  Psychologue

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